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n° 400/2008 Négociations Syrie Israël : un vent nouveau sur la région

mercredi 28 mai 2008



 


Négociations Syrie Israël : un vent nouveau sur la région
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Récemment, dans un article brillant, l’ancien ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer soulignait que le centre de gravité du pouvoir régional et de la politique à la suite de la guerre en Irak s’est déplacé dans le Golfe persique. Pour citer Fischer, “ Assurément, il est maintenant virtuellement impossible de mettre en oeuvre une quelconque solution au problème israélo palestinien sans l’Iran et ses alliés locaux, le Hezbollah au Liban et le Hamas en Palestine ”. Ce qui a pour conséquence, continue l’ancien diplomate indien, M. K. Bhadrakumar pour notre confrère Asia Times (1) de rompre l’équilibre du “ système tout entier des Etats qui avait été mis en place par les accords anglo-français après la chute de l’empire ottoman en 1918 ” (2).

Nous l’avions noté il y a longtemps (3), la balance des forces se réajuste au Moyen-Orient, en toute logique après l’effacement de l’Irak qui “contenait” l’Iran, sous la double poussée des intervenants extérieurs et des puissances régionales dont les ambitions, distinctes, sont libérées. M. K. Bhadrakumar analyse la situation à la lumière de la perte d’influence américaine dans la région et sur les producteurs d’hydrocarbures, en relevant l’échec du dernier voyage de George Bush au Moyen-Orient, l’OPEP ayant refusé d’augmenter, comme il le lui était demandé, sa production : “ Aucun doute, le pétrole est au centre du déclin de la domination américaine ” en précisant : “ il aurait été inimaginable il y a cinq ou six ans qu’un président américain en tournée se heurte à une telle rebuffade au Moyen-Orient ”.

L’analyse du diplomate indien est très fine – et très claire. Elle montre bien comment les puissances régionales prennent en compte la réalité de l’influence iranienne pour trouver un accord, entre elles, à l’épicentre des affrontements, au Liban : “ Il semble clair qu’une meilleure compréhension et une plus grande confiance entre l’Arabie Séoudite et l’Egypte d’une part et entre l’Iran et la Syrie d’autre part – libres de l’interférence américaine et israélienne – ferait beaucoup pour améliorer les progrès du Liban vers la paix et la sécurité ”. Et l’on voit ce qu’il en est : ce dimanche 25 mai, l’ancien chef d’Etat Major des Armées, le général Michel Sleimane, a été investi à la tête de l’Etat libanais, fermant la parenthèse ouverte par l’assassinat de Rafik Hariri en février 2005 (4).

C’est dans ce contexte qu’un autre mouvement nous intéresse : l’annonce publique des négociations entreprises par Israël et la Syrie, sous médiation turque, début de dialogue concrétisé par une déclaration commune sur la nécessité de parvenir à une “ paix globale ” - dans une démarche inattendue des observateurs qui va à l’encontre des desiderata américains. Il s’agirait cette fois d’une initiative israélienne : le président syrien Bachar el Assad l’annonçait il y a un mois (5) : “ l’Etat hébreu est prêt à se retirer du plateau du Golan en échange d’un accord de paix. » Un porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères n’a pas démenti ces propos en disant : « Israël veut la paix et souhaite négocier. Nous savons ce que la Syrie attend et elle sait ce qu’Israël attend ”.

Ainsi est rendue publique une démarche qui prend à revers les idéologues néoconservateurs : plutôt que de démoniser un pays appartenant à “l’axe du mal” inlassablement dénoncé par George Bush (6), il s’agit de mettre un terme à l’état de guerre officiel entre les deux pays - situation qui date de la naissance de l’Etat d’Israël en 1948 - et de s’entendre sur les hauteurs du plateau du Golan, château d’eau conquis lors de la guerre des Six jours, en 1967 – et qui surplombe Israël (voir la carte). Et quel est l’intérêt des Turcs ? Ils sont alliés de Washington et de Tel Aviv, musulmans mais non arabes, soucieux de conforter leur rôle régional et d’éviter le chaos sur leur frontière sud avec la Syrie, on s’en doute.

Quant à Tel Aviv et Damas, ils savent très bien de quoi il parlent : nous l’avons déjà dit ici, Israël n’était pas particulièrement heureux du retrait syrien du Liban. L’armée syrienne y assurait un ordre qui permettait à la fois prospérité économique au Liban et calme sur la frontière israélo-libanaise quand les milices armées du Hezbollah, aidées par les fondamentalistes religieux d’Iran, entretiennent les attaques continuelles dont Israël a échoué à faire cesser les effets pendant l’été 2006 (7). Les Syriens de leur côté, protecteurs historiques des Palestiniens, entretiennent de meilleurs rapports avec le Fatah de Mahmoud Abas qu’avec le Hamas installé à Gaza, émanation palestinienne des fondamentalistes des Frères Musulmans (sunnites) et toutefois soutenus par l’Iran chiite. 

Et oui, chacun sait donc ce qu’il veut, parce que cet accord tacite existe sur la durée. Pourquoi ne pas le formaliser ?

Il conduirait à un réajustement des équilibres régionaux – la Syrie et l’Iran entretiennent des relations complexes et Damas, que son isolement contraint à se rapprocher de Téhéran, gagnerait un espace de liberté à réaffirmer son rôle incontournable dans le conflit israélo-palestinien tout en gardant son influence sur le Hezbollah (et ses milices armées) au moment où celui-ci sort affermi de la crise libanaise qui vient de se clore avec l’élection du général Michel Sleimane à la présidence – ceci au grand soulagement d’Israël. Ce qui laisse présager d’autres tensions entre chiites et sunnites – mais ces tensions, historiques, sont traditionnelles dans la région (8).

Bien sûr, cet accord ne sera pas aisé dans la fournaise régionale. Faisons court : 37 % de l’eau d’Israël vient du Golan. Comment restituer ou même partager ? Les colonies israéliennes s’y sont multipliées (voir la carte). 70 % des Israéliens sont inquiets pour leur sécurité à l’idée d’une restitution. La situation intérieure d’Israël est instable, quand le Premier ministre est fortement chahuté, accusé de corruption. D’autres côtés, les inquiétudes sont grandes : l’Arabie Séoudite (sunnite) et la Syrie échangent des noms d’oiseaux à propos du Hezbollah (chiite) dont Riyad craint la nuisance, autant qu’elle craint l’Iran. Et l’Iran craint un accord Syrie Israël qui l’isolerait d’avantage...

Accord impossible ? Pas s’il est considéré comme d’intérêt vital par les deux partenaires. La Syrie, nous l’avons vu récemment, se sent menacée – avec raison - par l’administration américaine finissante (9). Israël, minuscule Etat sans profondeur stratégique, doit assurer sa sécurité demain quel que soit le sens du vent qui souffle outre atlantique. La paix est signée avec l’Egypte et la Jordanie frontalières : l’assurer avec la Syrie lui permettrait de se concentrer sur l’Iran et le Hamas soutenu par Téhéran et installé dans la bande de Gaza, en rupture avec le Fatah de Mahmoud Abas. Ce qui n’empêche en rien les discussions censées être en cours avec le président palestinien.

Mais, direz-vous, ce ne sont pas là les plans américains ? Non, mais l’heure de leur plus grande force est passée. “ Ce qui a émergé pendant la tournée de George Bush au Moyen-Orient est le sentiment palpable que les Etats-Unis sont tout simplement marginalisés dans le nouveau Moyen-Orient qui est en train de naître ” constate M. K. Bhadrakumar, déjà cité (1) pour Asia Times. La réaction très tiède et plutôt embarrassée de Washington à l’initiative israélo-syrienne (Washington said it did "not object" to talks, confirme la presse) ne le démentira pas.

Ce qui ouvre un immense champ de réflexion.

Régionalement, sur les nouveaux équilibres possibles et la balance chiite sunnite qui semble prendre le pas sur le défunt nationalisme pan arabe. Sur la place d’Israël qui a “usé”, en 60 ans d’existence après la tutelle de la Grande-Bretagne et de l’ONU, plusieurs “patrons” (l’URSS, la France, les Etats-Unis) et s’engage en désarroi dans une nouvelle période quand Washington hésite sur sa stratégie future – gardons à l’esprit que l’Etat d’Israël ne peut pas exister seul si l’univers qui l’entoure lui est hostile.

Il faut de plus compter avec les intervenants extérieurs, qui absents de la scène jusqu’ici, apparaissent (la Chine) (10) ou réapparaissent (la Russie) - région pétrolière oblige – comme autant de leviers pour les joueurs intéressés. L’Europe, si elle sert de banquier, n’est pas politiquement présente en tant qu’acteur solidaire et autonome. Divisée sur l’Irak, elle paye tout de même les dividendes qu’elle n’a pas touchés de la politique américaine – englobée dans un ressentiment anti-occidental croissant des populations. La France elle-même est – en ce moment - illisible.

Si le président Bush termine son mandat sans nouveau coup d’éclat (11), la future administration se retrouvera donc avec un paysage changé, en tous les cas en forte mouvance, six ans après une intervention qui devait amener un Grand Moyen-Orient reformaté à la main de Washington. Il faut bien en faire le constat, ce n’est pas ce qui s’est passé : ce qu’il y a de plus intéressant dans l’annonce des négociations Israël Syrie, comme dans l’intervention de la Ligue arabe au Liban pour l’élection du nouveau président, c’est la reprise en main de leurs propres affaires qui s’amorce entre acteurs régionaux, qui semblent choisir, pour le meilleur ou pour le pire, d’assurer dans leur intérêt leur propre destin.

Hélène Nouaille



En accès libre :

Léosthène n° 231/2006 Moyen Orient : réajustement des forces

Léosthène n° 233/2006 Plus de chaleur que de lumière...

Cartes :

L’accord Sykes Picot de 1916 (Université de Laval, Canada) :
http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/asie/syrie-Sykes-Picot-1916.htm

L’empire ottoman au 17ème siècle :
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/cartotheque/empire-ottoman-au-xviie-siecle.shtml

Carte du Moyen-Orient aujourd’hui :
http://www.freewebtown.com/bibletexte/images/moyen_orient.gif

Les limites de l’Etat d’Israël avant et après 1967 :
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/cartotheque/limites-etat-israel-avant-apres-1967.shtml

Les hauteurs du Golan :
http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/IMG/arton642.jpg


Notes :

(1) Asia Times, M. K. Bhadrakumar, Bush’s Middle East Policy in Tatters, 21 mai 2008
http://www.atimes.com/atimes/Middle_East/JE21Ak02.html

(2) Accords Sykes Picot (1916) disponibles en ligne (anglais) :
L’accord pris entre les Anglais et les Français en mai 1916 " partageait " leur influence sur le Moyen-orient, à l’aube de la chute de l’empire Ottoman (allié aux Allemands) après la fin de la première guerre mondiale. Il est le fruit, secret à l’époque, de longues tractations. Ce sont François-Georges Picot et sir Mark Sykes qui le conclurent, à Downing Street.

(3) Voir, par exemple, léosthène n° 231/2006 Moyen Orient : réajustement des forces

(4) RFI, Paul Khalifeh, Michel Sleimane, président de « la réconciliation », le 26 mai 2008
Michel Sleimane, 12ème président du Liban depuis l’indépendance en 1943, et 4ème depuis la fin de la guerre civile, a été élu par 118 voix sur les 127 membres du Parlement. Six députés qui protestaient contre la procédure constitutionnelle ont déposé des bulletins blancs ”.
http://www.rfi.fr/actufr/articles/101/article_66683.asp

(5) Paru dans le quotidien qatari El Watan, le 27 avril 2008, et repris par alterinfo.net, Bachar el-Assad ouvre le dialogue avec Israël et le Liban
http://www.alterinfo.net/Bachar-el-Assad-ouvre-le-dialogue-avec-Israel-et-le-Liban_a19416.html

(6) La Syrie, après avoir hésité, a fait partie de la coalition anti Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe, en 1991. Mais elle s’est opposée à l’invasion de l’Irak en 2003, a refusé aux avions américains le passage dans son espace aérien et, selon Washington, favorisé celui des extrémistes sunnites vers et depuis l’Irak.

(7) Voir léosthène n° 233/2006 Plus de chaleur que de lumière...

(8) L’Iran est majoritairement chiite, le Hezbollah aussi, comme la dynastie régnante en Syrie (alaouite). En Irak, les Américains ont donné le pouvoir à la majorité chiite, s’apercevant un peu tard qu’une partie des chiites étaient proches des Iraniens. Ils se rapprochent aujourd’hui des sunnites dans leur lutte contre le terrorisme importé depuis l’invasion (Faut-il préciser qu’al Caïda n’existait pas en Irak sous Saddam ?) tout en négociant avec l’Iran. En Syrie, la situation est complexe : “ La plupart des Syriens sont des sunnites (env. 70 %), mais certains sont de rite chiite, ismaélien ou alaouite. La Syrie compte aussi des druzes professant une religion musulmane hétérodoxe (...). Comme tous les chiites, les druzes, ismaéliens et alaouites constituent des sous-groupes particuliers du monde musulman. Les autres Syriens non musulmans sont chrétiens, soit catholiques, grecs-orthodoxes ou arméniens-orthodoxes, mais on compte aussi un millier de juifs ” nous dit l’université de Laval.
http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/Asie/syrie.htm

(9) Voir léosthène n° 392/2008 Syrie : manoeuvres géopolitico-militaires américaines

(10) Voir sur le Golan, la position chinoise : Israël doit se retirer du Golan sans condition, le 25 mai 2008
http://www.french.xinhuanet.com/french/2008-05/25/content_638984.htm

(11) Voir (en anglais) l’article de Patrick Seale sur le site de Agence Global The Menace of George Bush’s Last Months in Office
http://www.agenceglobal.com/Article.asp ?Id=1585


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Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289.

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